UN FOULARD POUR CLAIRE

Foulard Claire 2Les foulards sont de parfaits cadeaux de voyage et prennent peu de place dans les bagages. Succès assuré. Presque toutes les femmes s’émeuvent devant la pièce de tissu qui se décline en carré, pochette, mouchoir, fichu ou écharpe. Le foulard protège des intempéries et de la pollution et réchauffe les timides du cou, mais il est d’abord un objet de sensualité et de féminité. Combien de têtes célèbres lui ont donné ses lettres de noblesse : Audrey Hepburn, Jackie Kennedy, Brigitte Bardot et Catherine Deneuve dans «Les parapluies de Cherbourg»?

De nombreux sites sur le web offrent des techniques pour nouer un foulard, mais peu se spécialisent dans son rôle social. Il est parfois un sujet mal compris, mal interprété. Qu’il suffise de penser à Pauline Marois qu’on qualifiait de bourgeoise avec ses écharpes griffées portées sur l’épaule avec une nonchalance étudiée et de qui on disait qu’elle tirait du grand.
Le foulard a connu aussi son lot d’échecs et sa cote, déparée. Je pense aux commères de mon village qui le portaient, noué sous le cou, pour garder bien en place les rouleaux à friser sur la tête pour ensuite pavaner le samedi soir venu leur chevelure boostée au fixatif. Ces handicapées du style paradaient ainsi dans le village avec cet affublement, potinant sur les autres et portant leurs défauts en écharpe.  Le personnage «La Sagouine» d’Antonine Maillet qui portait un couvre-chef mi-bonnet, mi-foulard aurait pu s’en inspirer.

Tissu de mensonges ou tissu de vérités, le foulard en version voile ou turban crée de la controverse et devient un objet politique. Autant le vêtement et les accessoires soulèvent de plus en plus souvent des débats sur les apparences au Québec, voilà maintenant que leurs rôles se politisent et que la symbolique des choses prend tout son sens. Le vêtement est outil de communication et parfois sa langue nous est étrangère, énigmatique.

CLAIRE
J’ai connue Claire en 1977 alors qu’elle était gérante d’un bar à Sherbrooke. Elle portait lors de notre première rencontre un foulard savamment installé à la gitane duquel dépassait une longue pointe qui se prolongeait jusqu’aux reins. Cigarette «Gauloise» entre les doigts et coupe de vin blanc de l’autre main, mon amie me donnait l’impression d’échanger avec Jeanne Moreau, assise dans un bistro à Marseille.
Orfèvre en matière de foulard, été comme hiver, Claire se démarquait avec sa tête emballée de tissus et de couleurs. Son look qu’elle défendait intelligemment nourrissait les différents personnages de sa vie, tantôt romantique, tantôt ingénue, parfois cueilleuse de petits fruits. Femme poreuse, elle savait doser et adapter ses sculptures de tête aux circonstances.

PARIS 1994
De passage à Paris en 1994 pour honorer un contrat de quelques jours, je me pointe à une friperie très prisée à l’époque et déniche un foulard de soie aux couleurs vives et aux motifs bigarrés, inspiré du créateur italien Emilio Pucci. J’ai tout de suite pensé à mon amie Claire me disant que ce fichu honorerait ses yeux bleus Claire … Malheureusement il restera en rade presque 25 ans, oublié avec d’autres cossins dans un tiroir.

Les souvenirs s’incarnent dans des objets qu’on garde précieusement dans un tiroir de la commode ou qui se perdent dans une bibliothèque à travers des bébelles achetées impulsivement. On les redécouvre aux périodes des grands ménages saisonniers, parfois avec étonnement et se demandant avec un peu de culpabilité pourquoi on a acheté ce bibelot qui n’est rien d’autre qu’un capteur de poussière.
Mais certains objets sont plus que de la simple matière, que de banals bidules. Ils sont habités par la présence d’un être cher. Les regarder, les manipuler, les sentir, peut émouvoir aux larmes. Ils nous lient à ceux qu’on a aimés et même à ceux qui nous ont peinés.

MONTRÉAL 2014
Le verdict est sans équivoque. Un cancer fulgurant laisse peu d’espoir quant à la guérison de Claire. Je suis consterné. Le foulard! Le foulard me revient en mémoire. Pourquoi? Je ne sais pas. La triste nouvelle a fouetté mon lobe frontal ou mon cervelet et a puisé dans ma réserve de tendresse pour se manifester.
On se parle au téléphone et le sujet du cancer est à peine abordé. Mon souffle est court et mon cœur bat trop vite. Je suis maladroit et bouleversé et le maudit foulard m’obsède.
Je lui acheminerai mon cadeau via des amis qui l’accompagnent à l’hôpital. Claire décédera quelques jours plus tard, en pleine période des Fêtes. Ironie. Nos amis me transmettront ses remerciements pour le foulard.

Comme un tapis volant, le foulard voyage à nouveau. Une nièce le porte fièrement au cou ou accroché à son sac à main en souvenir de sa tante, un neveu l’a encadré pour enjoliver une pièce de sa maison qui a besoin de joie, quelqu’un l’a expédié dans un centre de récupération après avoir vidé l’appartement de mon amie. Peut-être est-il retourné dans une boîte au fond d’un tiroir, oublié pour un autre quart de siècle, mais toujours il sera habité par une parcelle de l’âme de Claire.
« Léger comme un rayon de lune, sensible aux moindres nuances de ton souffle, le foulard à ton cou savait tout de ton âme. » Christian Bobin, Noireclaire

Le vêtement et l’accessoire sont des témoins de notre parcours de vie et à leur façon ils racontent des pans de notre histoire.


LA SYMBOLIQUE DES BRACELETS

Quand j’ai entrepris ma recherche sur les habitudes et les comportements vestimentaires il y a une vingtaine d’années j’allais dans toutes les directions, tout m’intéressait : le langage non verbal, la synergologie (sollicitations digitales), la psycho-anatomie, la morphogestuelle, la morphopsychologie, etc. Mon besoin de comprendre l’humain et ses parures était insatiable. Mais j’ai rapidement constaté que ce qui intéressait davantage les gens était la symbolique des accessoires. Parce que la symbolique des choses intrigue tout comme l’horoscope, le tarot, la clairvoyance. On se défend bien d’y croire, mais au fond de nous-mêmes, timidement et souvent sans en parler à nos proches, nous explorons ces mystérieux domaines, question de savoir et de comprendre le pourquoi du comment et aussi pour être rassurés sur nos comportements et notre avenir.

NOS ACCESSOIRES PARLENT DE NOUS

Mon intérêt pour la symbolique a été exacerbé quand, en feuilletant les albums de famille, j’ai découvert avec stupéfaction que je portais dès l’âge de 8 ans un bracelet au poignet droit.

Luc et Christine bracelet-recadrerCette photo en noir et blanc où je pose avec ma sœur cadette a ouvert une porte, une grande porte sur la compréhension de mon cheminement personnel et de mes empreintes vestimentaires. Je comprends aujourd’hui qu’enfiler un bracelet, pour moi, est plus qu’un geste anodin, une banalité et cela va bien au-delà de la symbolique.

Mes bracelets parlent de mon époque. Nous sommes à la fin des années 1950 dans un petit village des Cantons de l’Est, en pleine période d’obscurantisme du clergé au Québec où tout n’est que péché et reproche. Comment se fait-il qu’un gamin de 8 ans porte un bracelet dans un bled où il n’y a qu’un magasin général pour s’approvisionner, et où «qu’est-ce que le monde vont dire?» fait loi. Mon père, camionneur à l’époque, ne semble aucunement courroucé par ce geste de

son fils. Cela me rappelle le rapport tordu qu’entretenaient mes parents avec le clergé et l’autorité en général.

Ce pourrait-il qu’à un si jeune âge mon goût pour la différence, mon besoin de m’affirmer, me décorer, me déguiser ait été si développé? Ou l’ai-je fait par mimétisme en copiant ma mère ou ma marraine très présente dans ma vie. À moins que ce ne soit qu’un jeu d’enfants où ma jeune sœur me l’a enfilé pour rigoler.

Mais l’histoire du bracelet ne s’arrête pas là, il fait partie de ma feuille de route vestimentaire. En replongeant dans mes albums de photos, force est de constater que mon port du bracelet est atemporel. Il m’accompagne partout, dans toutes les circonstances, un compagnon d’infortune, un tatou non permanent.

Plus qu’une question de simple tendance, mes bracelets sont le prolongement de ma personne, ma marque de commerce et donnent le ton à ma signature vestimentaire. Pas étonnant que Chantal Lamarre, dans sa chronique «Parlons guenilles» parue dans La Presse + le 18 mai 2018, titrât: «Luc vêt bien» et écrivait : « L’homme devant moi porte…. Et, au poignet droit, des bracelets fins et ouvragés». Mon rituel de porter des bracelets se situe au-delà de la coquetterie et du goût de plaire. Ce n’est pas un geste fortuit.

MON COFFRE À BRACELETS

Mes bracelets racontent mon histoire et chacun me remémore une partie de ma vie. J’y reconnais aussi mon évolution à travers les décennies. Certains sont démesurément larges et costauds (les années 1980), d’autres plus fins de ma période minimaliste, des artisanaux achetés aux Métiers d’art dans les années 1970 (Chaudron), un Caroline Néron reçu en cadeau en 2015, des chaînettes, des gourmettes, des tapageurs bling-bling, de l’ivoire qui me rappelle l’inconscience d’une certaine époque, des souvenirs de voyage de Barcelone, Cancun, Athènes, Bali, Hong Kong, New York.

LE POIGNET DROIT, TOUJOURS

Bien que j’aie un fort penchant pour le design et la nouveauté, je demeure encroûté dans mes habitudes vestimentaires. Jamais de bracelets aux chevilles, ce n’est pas dans l’ordre des choses. Cette réflexion trahit ma rigueur et témoigne d’un fond de conservatisme qui m’habite. Mon seul écart de conduite a été d’enfiler durant une courte période mes bracelets au poignet gauche pour accompagner ma montre. Cela était sexy disait-on.

Résolument, je porte à droite. «Une batterie de bracelets au poignet droit indiquerait aussi un besoin de se protéger contre l’influence paternelle ou l’influence de celui ou celle qui a repris le rôle du père. La même batterie de bracelets au poignet gauche révèle, elle, un besoin ou une envie de se protéger contre l’amour envahissant d’une mère abusive». CES OBJETS QUI NOUS TRAHISSENT, Joseph Messinger.

L’idée de ce texte m’est venue en décembre dernier en marchant sur la plage au Mexique avec ma sœur, celle qui se tient debout à mes côtés sur la fameuse photo de mes 8 ans. Nous avons croisé lors de cette ballade dans le sable un gamin de 7 ans à la chevelure noire de jais accompagné de son père. Mon attention s’est portée sur le bracelet en argent que portait le garçon au poignet droit. L’accessoire brillait au soleil et contrastait avec sa peau colorée par les vents chauds du sud. Un simple bracelet, porté par un enfant m’a ramené à des kilomètres de là et à 60 ans en arrière.

Mes bracelets seraient-ils des menottes qui m’enchaînent à ma différence, à mon enfance, à mon esthétisme? Qui ose dire que les accessoires ne sont que quincaillerie? À la St-Valentin, si Cupidon vous offre un bracelet, pensez à moi


COMPRENDRE LE VÊTEMENT PAR LA MUSIQUE

Une des façons les plus efficaces que j’ai trouvée pour faciliter la compréhension de nos habitudes et comportements vestimentaires est d’utiliser la métaphore c’est-à-dire la ressemblance qui existe entre deux activités ou comportements. Par exemple, en observant vos façons de faire, remarquez-vous que la gestion de votre garde-robe ressemble étrangement à la gestion de votre garde-manger et que votre mode de magasinage est calqué sur la manière de conduire votre voiture? Même si la formule est simple cela apparaît comme une hérésie pour certaines personnes parce que non scientifique. Mon champ d’action est intuitif et non discursif.

Comme le vêtement, la musique occupe une place d’importance dans mon quotidien. À la fin de l’après-midi juste avant de m’attaquer aux chaudrons pour le souper, mon passe-temps favori est d’explorer de nouvelles tendances musicales et écouter de nouvelles voix. Je prête le même intérêt aux blogueuses, aux infolettres et aux articles sur le vêtement. Dans les deux cas, je n’y trouve pas immanquablement des chefs d’œuvre. Parfois même, la redondance, l’insignifiance et le plagiat sont aux premières loges. Bien que mes recherches ne s’avèrent pas toujours fructueuses, cet exercice entérine ma conviction que mettre en parallèle la musique et le vêtement aide à vulgariser notre relation au vêtement tout comme on pourrait le faire entre l’alimentaire et le vestimentaire, le vêtement et l’écriture et ainsi de suite. Notre relation au vêtement n’est pas étrangère à nos autres actions.

LES EMPREINTES

Nos goûts, nos passions et nos intérêts proviennent souvent du passé. Ils se sont installés dans notre mémoire et contribuent parfois à expliquer nos habitudes actuelles. Enfant, dans ma famille, la musique était omniprésente. Du «Moon river» d’Andy William et aux chansons de l’imbuvable Engelbert Humperdinck

qu’écoutait mon père, le tempo changeait radicalement quand les aînés prenaient le contrôle du meuble Hi-Fi ou du minuscule pick-up à 45 tours.

Cela explique en partie pourquoi j’affectionne tant l’émission «En direct de l’univers» à Radio-Canada. Les questions posées par France Beaudoin à ses invités me rappellent ces périodes de ma vie non seulement parce que je peux associer à chacune d’elle une de mes phases vestimentaires mais aussi parce que je peux métaphorer. Parmi ses questions, j’ai sélectionnées celles qu’on peut transférer au vêtement. Il suffit de remplacer le mot «chanson» par «vêtement». Chanson (tenue) liée à son premier emploi, chanson (vêtement) plaisir coupable, chanson (style) dont on ne se lasse pas, musique (kit) qui rappelle le premier amour.

ÉMOTIONS ET SENTIMENTS

Pour paraphraser Marie-Louise Pierson, psychanalyste et auteure de L’Image de Soi, « On ne s’habille pas d’étoffes, mais de sentiments et d’émotions ». Et si on appliquait cela à la musique…

* «…tu penses trop à comment tu chantes de sorte que je ne te crois pas complètement » Patsy Gallant. Je rajouterais : tu penses trop à comment tu t’habilles. Autrement dit, être dans la performance enlève de l’âme, de la conviction.

* « Tu chantes ce que tu es » Mathieu Provençal, (tu portes ce que tu es)

* « Cette chanson ne fait pas ton âge » Sonia Bénezra, (ce vêtement ne convient pas à ton âge)

OUTIL DE COMMUNICATION

Le vêtement au même titre que la musique est un outil de communication.

* « C’est que chanter c’est une façon de communiquer » Jean-François Breau. Ainsi en est-il du vêtement.

* « C’est la force des chansons, elles parlent de nous » Daniela Lumbroso, TV5. Idem avec l’apparence vestimentaire.

* «Parfois, c’est la guitare qui commande le style musical», Richard Séguin

Parfois, c’est le foulard qui inspire le style vestimentaire

ILS ONT DIT

Les expressions foisonnantes sur la musique sont légion et de toute évidence elles s’appliquent au vêtement. En voici quelques exemples :

* « Le blues, il faut le porter » Johanne Blouin

* « Un habit fait sur mesure » Mario Pelchat, au sujet d’une chanson qu’un Français lui a offerte à Paris pour son disque en 2014

* «Quand on habille une chanson avec des arrangements bien étoffés ». Jean-François Breau

VÊTEMENT et MUSIQUE

Je vous propose ici des expressions utilisées dans le milieu de la musique et que je transfère dans le vêtement pour appuyer ma méthode :

– Instrument bien accordé (vêtement bien coordonné)

– Ne pas être sur la note (être en décalage avec ce qu’on porte)

« C’est le ton qui fait la musique » (c’est l’intention qui dicte le kit)

-Un ver d’oreille (le mot «petit» : une petite robe, un petit soulier, un petit foulard…

-Un texte supporté par la musique (un vêtement habité par vos caractéristiques)

-La musique est l’art de mélanger des sons (s’habiller est l’art de coordonner émotions et sensations)

-Placer sa voix (habiter son vêtement)

– Chanter des banalités (porter des futilités)

– Croire à ce que tu chantes (croire à ce que tu portes)

La musique et le vêtement sont les deux faces d’une même pièce. Ils transcendent notre nature profonde et éveillent vibration, résonnance, joie, angoisse. La sensation qui nous habite à leur contact n’est pas toujours déchiffrable.

Je vous offre pour la finale, cet extrait d’une chanson de Laurence Jalbert :

« Mes larmes me servent de collier »


LE VÊTEMENT, MOYEN CRÉATIF DE S’OBSERVER ET DE S’ÉMANCIPER

Dans le cadre de mon travail, je donne beaucoup de conférences sur les habitudes et les comportements vestimentaires des gens. J’explique clairement que je m’intéresse à l’aspect humain du vêtement et non à son point de vue esthétique, stylistique et marketing. J’amène alors les participantes à une prise de conscience qui leur permet d’identifier les obstacles qu’elles mettent inconsciemment sur leur route et qui compliquent leur épanouissement vestimentaire.

Dernièrement, je m’adressais à un groupe de spécialistes dans le cadre d’un colloque sur l’apprentissage et la formation sur le web. J’étais franchement impressionné d’entendre toutes ces données sur le futur, l’avenir des méthodes de formation et les outils sur l’intelligence artificielle créés par les chercheurs. J’étais davantage ébranlé de constater l’écart qui existe entre les avancées de la technologie et le peu d’information disponible encore aujourd’hui sur la dynamique qu’un individu entretient avec son vêtement. Comment d’un côté peut-on se projeter dans le futur et développer autant d’expertise sur «demain» et d’un autre côté être incapable de résoudre «aujourd’hui» la conjoncture du manque d’estime et de confiance face à l’apparence auxquelles sont confrontés quotidiennement tant de gens ? Comment se fait-il que le vêtement participe à notre vie de la naissance jusqu’à la mort et que presque personne, durant toutes ces années, ne nous enseigne à dialoguer avec cette deuxième peau qu’est le vêtement?

Mon discours se situe à des années-lumière des faiseurs d’image et de ceux qui ne voient dans le vêtement qu’artifice et caprice de l’ego. Il n’est donc pas surprenant de constater que les gens plutôt que de pratiquer l’introspection quand survient un conflit dans leur relation au vêtement se tournent vers les réponses toutes faites, les trucs, les «à faire» et «à ne pas faire» jusqu’à ce que la prochaine crise identitaire et vestimentaire survienne. On tourne en rond.

À preuve, après cette conférence dont je faisais mention précédemment, plusieurs participantes sont venues à ma rencontre. Toutes leurs questions, sans exception, sous-entendaient des réponses formatées et des solutions faciles à appliquer, non compromettantes.

«N’oublions pas que nos manières d’être face au vêtement se rapprochent curieusement de nos comportements face aux autres domaines de nos vies. Le vêtement est un moyen créatif de s’observer et de s’émanciper.» C’est ainsi que je terminais ma première chronique du 7 novembre pour Les Radieuses :

En voici quelques exemples.

LE BESOIN DE VALIDER- Le vêtement approbation

Une femme dans la fine trentaine, plutôt timide, toute de blanc vêtue sur peau bronzée artificiellement, me demande mon avis sur son look. «Je ne fais pas de stylisme n’y d’évaluation esthétique» lui dis-je. « Mais j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez de votre tenue ». SILENCE. «Vous vous adressez à l’homme ou au spécialiste?» MALAISE.

Cette femme veut être confortée dans ses choix et s’assurer qu’elle plaît, mais pense que tout cela viendra de l’extérieur, d’un spécialiste, cette panacée des temps modernes.

COMMUNIQUER PAR LA COULEUR- Le vêtement mortifère

Derrière cette participante, une autre femme, flegmatique, attend pour me parler. Même scénario, «J’ai adoré vous écouter, mais…»

-Je suis toujours habillée en noir, vous trouvez cela normal vous?

Moi -vous, vous en pensez quoi? Est-ce votre marque de commerce?

-Des fois je mets une touche de couleur, les gens au bureau applaudissent.

Moi -qu’est-ce qui vous dérange dans le fait de porter du noir? Pensez-vous que cela cache quelque chose? Procédez-vous à l’identique dans d’autres domaines

de votre vie? Par exemple, votre maison est-elle monochrome comme vos choix vestimentaires?

Je n’ose allez plus loin, faute de temps, mais je brûle d’envie de lui demander si le vêtement noir est un vêtement d’opinion pour elle ou simplement un facilitateur, un vêtement sécurité.

SPORT-CONFORT-RÉCONFORT- Le vêtement trompe-l’œil

Une toute petite dame à la tempe parcheminée, cachée derrière la femme en noir surgit. Si menue que je ne l’avais pas aperçue. «Monsieur, me lance-t-elle d’un ton inquisiteur, vous n’avez pas parlé du confort»

Moi- qu’est-ce que vous aimeriez savoir sur le confort madame?

«Rien! Je trouve que le confort est plus important que la mode»

Moi- je n’ai pas parlé de la mode madame. Qu’est-ce que le confort pour vous?

«C’est être bien, à l’aise.»

Moi- cela n’enlève rien à la mode, vous ne pensez pas? Tous les vêtements peuvent produire cet effet.

«Non-monsieur! Les vêtements à la mode sont faits pour les jeunes. On est trop pognés dedans. Ça prend des vêtements de sport.» Quel prosélytisme, me dis-je.

Cette dame essaie de me convaincre que vieillir n’est pas synonyme de manque de vitalité et son vêtement placébo lui permet de penser qu’en revêtant une tenue de jogging ou de marche nordique avec ses bâtons elle ne projettera pas l’image d’une femme vieillissante, mais l’image guillerette d’une personne qui défie le temps. Elle confond confort d’un vêtement à réconfort du regard positif de l’autre. Confort physique, confort moral.

LE FIN MOT DE L’HISTOIRE

Qu’est-ce qui est le plus exigeant, choisir une tenue ou s’inquiéter à savoir si elle plaira? Qu’est-ce que le confort si ce n’est l’absence de jugement et de commentaires sur nos choix vestimentaires davantage que sur la coupe et la

matière d’un vêtement? De là toute la différence entre «porter» et «subir» un vêtement.

Pour vos sorties de Noël, que porterez-vous? De l’affirmation, de la couleur, de la retenue, de la contestation, de la soumission, de la joie, de l’indifférence.

La nouvelle année vous donnera peut-être l’opportunité de revoir vos états d’âme face à votre signature vestimentaire.


DÉMARCHE VESTIMENTAIRE

 

«Comme tous les matins le soleil se lève. Je m’habille, j’me maquille…mes lunettes, ma mallette, accessoires obligatoires. Les miroirs du couloir multiplient ma silhouette…». Diane Dufresne. «Donnez-moi de l’oxygène».

Machinalement, nous répétons le matin à notre sortie du lit une liste séquentielle d’actions, orchestrées au quart de tour, sans trop se poser de questions. Revoyons ce film au ralenti. Qui est cette personne devant la glace? Quelle facette de cette personne est dominante ce matin? Cette femme, cette fille, que souhaite-t-elle mettre en lumière par son choix de tenue? Une femme, déterminée, effacée, un brin désinvolte, provocante, sexy, séduisante, rebelle, moderne, ordinaire, interrogative, complexe…? Question embêtante, direz-vous.

Vous n’avez rien à vous mettre? Faux! Vous n’avez rien à porter dans lequel vous vous reconnaissez pleinement. «Rien à vous mettre sur le dos» est une mauvaise formulation de la situation. Au contraire, vous en avez «plein le dos» de figer devant votre placard, votre miroir, les vitrines de magasins et le regard des autres que vous ne savez comment interpréter.

Trop souvent les gens font une mauvaise évaluation de leur personne, de celle qu’ils doivent vêtir. Selon Mariette Julien, Ph.D. en Communication et Professeure associée à l’ÉSG-UQAM, «La majorité des gens n’ont pas conscience des véritables motifs qui influencent leur goût vestimentaire et corporel», La mode hypersexy mise à nu » in Le Corps dans tous ses états, 2007.

Puisque l’éducation vestimentaire au Québec ne fait pas partie de notre culture, nous n’avons pas développé avec le vêtement cette relation d’aisance, de complicité et conservons au fond de nous-mêmes cette gêne, voire malaise, d’aimer le vêtement, jouer des personnages, reconnaître notre sens du beau. Le regard et la validation de l’autre quant à nos décisions prennent encore une part importante dans nos choix vestimentaires. La peur «d’avoir l’air de» existe toujours et ce, chez tous les groupes d’âge. La «peur de» engendre les résistances, les résistances alimentent les blocages et les blocages nous font tourner en rond. Retour à la case départ.

Afin de mettre en exergue ce dilemme qui nous taraude, je propose une démarche vestimentaire. J’appelle «démarche vestimentaire» les moyens mis en place pour développer une relation saine avec son image tant visuelle que corporelle. Mais pour ce faire, nous devons travailler à contre-courant, déconstruire notre rapport au vêtement.
Comment? D’abord en se faisant confiance et en prenant à la légère les analyses à l’emporte-pièce de ces experts de salon qui se prononcent sur les tenues du jour, les tendances de la mode et les «comment être la plus belle» sans savoir avec précision à qui ils s’adressent.

Une démarche vestimentaire est d’abord une démarche vers soi qui exige de focaliser sur soi avant de focaliser sur le vêtement. Par exemple, plutôt que de faire l’inventaire des pièces de votre placard, faites l’inventaire de vos atouts, de ce que vous voulez transmettre, de votre état d’esprit et demandez-vous si la tenue choisie correspond à cela. Si cette tenue nous communique davantage vos résistances au changement, vos phobies vestimentaires et la perception erronée que vous avez de votre corps, vous aurez alors une charge affective négative avec le vêtement, inéluctablement. C’est ainsi que certains looks nous fragilisent.
Plutôt que d’étioler votre énergie à être «correcte» et à vouloir tendre vers les valeurs des autres, souvent pour être aimée, prenez un temps d’arrêt et écrivez vos sensations face au vêtement, vos émotions face au magasinage et vos réactions face à votre placard.

«Qui suis-je?» n’est pas la question existentialiste que nous croyons. Il suffit d’un peu d’honnêteté face à soi et observer nos comportements et habitudes vestimentaires. Nous avons tendance à prendre des raccourcis et utiliser des faux-fuyants pour justifier les décisions concernant notre apparence vestimentaire. Par exemple, on prétextera notre âge pour se priver d’un style qui assurément nous plairait ou on tiendra pour responsable un code vestimentaire silencieux au bureau pour se soustraire à une forme de lunettes qui mettrait un peu de joie dans notre allure austère. L’âge, la morphologie, le type de travail sont bien évidemment des éléments à considérer dans les choix de vêtements. La question de base est de se demander quelle place prennent ces éléments et les avons-nous exagérer au point de ne plus être capable de passer à l’action. Le danger d’alimenter une fausse croyance est quelle se transforme en certitude, en évidence et qu’elle nous piège. Il est peut-être temps de changer ce logiciel dans notre tête qui nous empêche de se réaliser pleinement avec le vêtement.
N’oublions pas que nos manières d’être face au vêtement se rapprochent curieusement de nos comportements face aux autres domaines de nos vies. Le vêtement est un moyen créatif de s’observer et de s’émanciper. Dommage qu’on le considère à tort comme «superficiel». Pourtant!

Article en ligne sur le magazine Les Radieuses