L’empreinte paternelle

Rénovation oblige, me voilà juché sur le toit  de la maison, un pied sur l’échelle et un genou sur la tôle noire brûlante. Je cuits à petit feu et combats mon vertige en m’équilibrant avec quelques jurons. Le téléphone sonne, je redescends à la hâte. C’est mon père qui cherche un accompagnateur pour un autre rendez-vous à l’hôpital. Encore des examens, des piqûres, des prises de sang et mon chantier qui reste en plan.

Depuis quelques mois, visiter les salles d’attente et les différents départements des établissements de santé est devenu une seconde nature. C’est la même routine partout : s’asseoir, attendre, « ça ne sera pas tellement long… » Je réussis à trouver une chaise confortable afin que mon père puisse y déposer ses 85 livres et y installer le coussin qu’il traîne partout pour protéger son fessier osseux. La notion de vieillesse prend tout d’un coup son sens. Je me projette dans ce corps malade, maigre, qui résiste et qui se bat pour profiter d’une journée, une semaine, un mois de sursis mais certes pas une autre année. Coupable de vieillesse.

L’image est claire, je m’imagine vieillard. Déjà, par mimétisme  je reproduis la même posture que mon paternel, le dos écrasé sur les reins, légèrement courbé vers l’avant. Mêmes expressions du visage, le sourcil épais, les joues et le nez traversés de vaisseaux, fruit de la génétique. Tels deux adolescents collés sur le même banc dans un autobus scolaire, nous sommes assis côte à côte, sans un mot. On sait de quoi demain sera fait, inutile de faire semblant.

Trop faible pour enfiler seul la belle jaquette requise pour les examens, je l’assiste comme je le faisais avec les figurants lors des tournages en cinéma. La tunique de l’hôpital, faute de formes et de masse corporelle sur lesquelles s’appuyer ne trouve pas prise, glisse et échoue au sol. Devant moi, nu, mon père cadavérique, frissonnant, qui réclame son peigne pour replacer son abondante chevelure. Coquet va! De sa main aux veines esquintées, il dompte la mèche rebelle. Tout un flash ! La tête de Serge Chapleau transposée sur le corps de Gilles Latulippe dans sa plus simple tenue.

Pour son esthétisme vestimentaire il priorise le sacré saint confort, mais toute sa fierté repose dans sa chevelure généreuse, sans éclaircie, et ses mains auxquelles il accorde un grand soin. En plus du coussin repose fesses, deux outils l’accompagnent partout, son peigne noir, format poche et sa lime à ongles.

Avait-il compris par intuition que derrière le bureau où trône un patron, les éléments clefs qui s’offrent en lecture aux interlocuteurs sont le visage et les mains? Dans la main droite, une bague ensemencée de diamants, et dans la gauche, son alliance.

Je porte aujourd’hui dans la main droite son alliance qu’il m’a offerte deux semaines avant de me quitter et sa bague diamantée dans la gauche. En inversant les mains, je perpétue ma vieille habitude de le contredire.

Je conserve cependant son sens de l’humour et son goût du détail, les boutons de manchettes, l’épingle à cravate, les mouchoirs de coton. Une tenue simple, bien gérée, efficace et non ostentatoire. Il me complimentait surtout pour mes choix de chaussures et le soin que je leur prodiguais. N’est-ce pas par le soulier qu’on reconnaît les valeurs morales d’un homme?

Les pères ont-ils joué un rôle dans notre conduite vestimentaire et ont-ils participé à l’élaboration de la signature de notre style? J’en ai longtemps douté, à tort. Il y a 30 ans le monde de la beauté, du souci de soi et de l’image corporelle était une prérogative féminine, ce terrain de jeu intéressait peu d’hommes. L’honneur et la dignité caractérisaient mieux les pères de cette époque.

Quel garçon n’a pas observé le rituel du rasage de son père le matin, l’odeur de la lotion « after shave », l’endroit où il déposait sa montre et son portefeuille en cuir en revenant du travail, sa technique pour nouer sa cravate ? Peu doués pour la communication orale, nos pères étaient les précurseurs du langage non verbal : fierté, politesse, courtoisie,  la tête haute et le corps droit.


Le bâton de pèlerin

Combien d’initiations doit-on traverser pour gagner la sérénité ?  La crise d’adolescence, l’attaque de la quarantaine, le démon du midi et que dire de toutes ces mises en garde sur les phases critiques d’un couple ?  Deux, sept et vingt ans seraient les étapes charnières voire critiques pour une relation.  J’attends toujours, mon couple flotte sur un nuage.
Pire que la crise qui est l’aboutissement d’un état d’être, il y a le doute qui n’en est que le commencement.  Tel un virus qui sabote un ordinateur, le vacillement bloque la créativité et procure une vague impression d’amnésie. Houston ne répond plus, la batterie, à plat! Aucun symptôme de burn out, ni de dépression, simplement le vide.  Comme les rhumatismes, le doute est un mal subtil.  Atteindre le centre du malaise s’avère difficile.
Qui n’a jamais expérimenté ces périodes de coma où on a l’impression de dégager autant d’énergie qu’une veilleuse de chambre d’enfant.   La stimulation! L’excitation! Voilà le remède. J’aime lire les opinions de Foglia, Nathalie Petrowsky, Denise Bombardier et la plume de Cassivi.  J’admire Marie Carmen pour sa résilience, Véronique Cloutier pour sa dignité, Sheila Fraser pour sa troublante honnêteté.  Je vibre à l’intensité d’Éric Lapointe et à l’humour acéré de Jean-François Mercier. J’envie le sang-froid de Guy-A Lepage. Le contrôle émotif de Sophie Thibault me rend jaloux. Simulacre? Apparence? Quelle importance ?
Évitons de confondre le jeu des apparences à l’emprise des apparences. Faire semblant d’être en forme pour rencontrer un client et répondre à ses attentes fait-il d’un employé un être faux et artificiel ?  Se redonner confiance en revêtant une tenue qui nous dynamise est-il de la frime ?  Pourquoi le vêtement ne serait-il pas notre bâton de pèlerin ?  S’appuyer sur une tringle ou être tiré à quatre épingles, n’est-ce pas le même désir d’être supporté, accompagné ?  Être à son meilleur s’entend, se lit et se voit.
Dans un monde idéal, nous quittons la maison pour le bureau gorgé de vigueur, en habitant notre corps et notre costume en toute conscience de nos faits et gestes.  Dans un monde réel, en mode pilote automatique, nous optons dans la penderie pour un kit qui a fait ses preuves.  La tenue qui nous attirera regards et compliments et qui camouflera momentanément notre période de doute.  « La tempête est bonne quand l’abri est sûr ». Giono
Annie est-elle dans le paraître parce qu’elle teint ses cheveux gris? Donald manque-t-il de sincérité avec ses dents blanchies? La correction au laser de la myopie de Josée va-t-elle à l’encontre du « faire naturel » ?  Les ayatollahs de l’être et les juges du paraître oublient-ils l’aspect réconfortant et soignant du vêtement ?  Font-ils la différence entre plaisir, souci de soi et dépendance ?
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. » dit l’adage.
« Ce qui me va bien se porte clairement et le style pour le dire se voit aisément. » rajoute l’analyste du comportement vestimentaire.


TOTEM

De Rouyn-Noranda, de l’île d’Orléans, de Dudswell, du Guatémala et de Magog, nous affluons, fébriles, impatients de renouer avec la gang. Le géant, la ronde, le colibri, le créatif, l’effacée et le beau gosse sont les personnages de mon cirque personnel, de mon cercle d’amis. Notre rencontre biennale se tient cette année à Key West.
« Comme si c’était hier! », « Tu n’as pas changé! », « Toujours aussi élégant! », « Hé, mémée, comment on se sent grand-mère? ». Pendant presque 30 ans, les contacts se sont faits rares. Les enfants, la carrière à l’étranger, un parent malade, un changement de carrière. Les ingrédients de la vie, quoi!
Aujourd’hui, c’est l’amour-amitié à l’état pur. Le transfert de sensations s’opère naturellement, sans mots inutiles et les détails, superflus. Lors de nos promenades quotidiennes sur la plage, j’observe le clan et m’amuse à le prendre en photos. Je construis des montages en y ajoutant des phylactères et présente au souper mon interprétation de la journée. Colibri, qui jouit d’un corps sculpté, collectionne les maillots de bain et ses choix vestimentaires lui font honneur. Grand-mère depuis peu, elle cherche le plus beau des coquillages possible pour son petit-fils. Mimi, la ronde, symbolise la sensualité. Féminine et élégante, elle ne se sépare jamais de ses bijoux massifs et excentriques,  ni de son sourire contagieux d’ailleurs. Un look d’enfer… Quelle beauté! Le géant au visage poupin, son amoureux, est pendu à ses lèvres (et à sa poitrine, soyons honnêtes!). Il voyage léger, ne croit pas à l’efficacité des crèmes solaires, fume le cigare et nous fait partager ses choix musicaux partout où nous allons. L’incarnation du beach boy sexygénaire.
Marie-Thérèse, elle, vit dans l’ombre. L’ombre de son patron, de sa mère et même de son look. Cultivée, rieuse, elle laisse entièrement la place aux autres, a horreur d’être aux premières loges. Son corps, sous l’effet de si peu d’amour de soi, s’est modulé à ses pensées et penche vers l’avant. Tout le contraire du beau gosse, bel être de commerce agréable, qui prépare la bouffe, décore la table et s’assure que le vin coule à flot. Il prend bien soin de concocter des apéros non alcoolisés aux abstinents. Cool! Avec sa tête sel et poivre implantée sur un corps juvénile et sa taille de guêpe bridée par un paréo à la limite de la décence, les filles s’énervent. Grâce à sa face basanée qui encadre des yeux noirs pétrole, on le dirait mexicain ou arménien et pourtant, il est de Rouyn.

Toute cette mayonnaise prend grâce au talent d’amuseur et de rassembleur du créatif. L’angoisse est la dîme de ses choix de carrière. Pour oublier, le temps des vacances, que la relève qu’il a lui-même formée l’a poussé dans les câbles du ring, il s’amuse à décorer les membres de la tribu. Chapeaux, turbans, bijoux, saris, maquillage et séance de photos. Aucune retenue. Place à la parure et à la thérapie par le déguisement. Mettre en lumière nos personnages de ti-culs et nos héros refoulés. Au diable le profilage vestimentaire, l’âge, la morphologie, le code social.
Comment peut-on, au quotidien, dans notre vie personnelle, professionnelle, sociale et affective, exposer avec le support du vêtement la partie vivante de notre être?
Je vous invite à me partager vos expériences vestimentaires, votre démarche, vos défis, vos rêves et comment aujourd’hui, dans ce monde d’image parfaite, vous conciliez apparence et sérénité.
Laissez-moi vos commentaires sur mon site à la suite de cet article www.lucbreton.com ou écrivez-moi à  lucb@lucbreton.com


Maman, qu’est-ce qu’on mange?

Le frigo déborde, le congélateur craque sous la charge des plats « dépanneurs » et le garde-manger est à pleine capacité. Pourtant, le même cri retentit immanquablement du living à 18 heures : « Maman, qu’est-ce qu’on mange? » Ce sont les deux ados de ma sœur, mes velcros chéris qui s’inquiètent du menu. Concentrés sur la planification d’une fête de famille, l’idée de gérer un repas pour cinq nous a échappé, ma sœur et moi. Hum! Voyons voir!
L’humain entretient avec le garde-manger et la garde-robe des rapports très semblables. Pour certains, ils représentent la survie, pour d’autres il s’agit d’un un passage obligé alors que les hédonistes, les sensuels et les épicuriens y voient une façon de s’éclater.
La soupe au chou de ma sœur est mon comfort food. Ma chemise feutrée à capuchon de François Joncas, créateur québécois des années ’90, est mon vêtement fétiche. Les deux me procurent la même sensation de bien-être.
Certaines personnes ne trouvent rien à bouffer dans leur garde-manger; d’autres peuvent cuisiner un repas complet à partir d’une boîte de pois. Certains préparent toujours les mêmes recettes; d’autres innovent selon l’humeur et l’inspiration du jour.
Des gens, par je ne sais quel aveuglement, ne voient que du vide dans leur penderie; d’autres créent des looks avec du fil blanc. Certains frustrent de ne jamais rien trouver qui leur convienne dans les magasins, d’autres glanent avec aisance, de véritables têtes chercheuses.
La notion de lecture  vestimentaire est un concept à peine développé au Québec et l’éducation vestimentaire n’a pas encore gagné ses lettres de noblesse. Il ne faut donc pas s’étonner de l’inconfort ressenti par plusieurs dans l’expérimentation d’un nouveau style.
Voici un truc. Formulez une phrase contenant votre look, votre attitude et enfin le message que vous souhaitez véhiculer. Par exemple, Luce est une professionnelle (look), avec un angle décontracté (attitude) et se veut crédible (message). Marie-Ange est BCBG (look), soignée (attitude) et créatrice (message). Simon est bo-bio (look), convivial (attitude) et pratique (message).
Il ne faut donc pas confondre le look avec l’attitude ou le personnage joué et bien identifier si le message concorde avec le tout. Faire « naturel », être « bien dans sa peau », être « en lien avec ses valeurs », ne sont pas des looks mais bel et bien des ondes qu’on aimerait dégager. Faire « austère », « sobre », « rigide » fait partie des messages transportés par notre apparence. Aussi, évitez de confondre « Je pense que j’ai l’air de… » à « J’ai peur d’avoir l’air de… »

Venez découvrir comment le vêtement peut vous apporter une plus grande compréhension de vous-même en vous inscrivant à l’atelier : « Je vêts bien »

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LA DURÉE :
5 heures, réparties sur 2 soirées

DATES :
Mardi le 7avril de 19 H à 21 h 30
Mercredi le 8 avril de 19 H à 21 h 30
LE LIEU :      Les Effrontés
980 Ste-Catherine ouest, 3ième étage
Montréal

COÛT : 150$


L’habit dit, le moine agit. Le moine pense, l’habit traduit.

Robaire Fortin, notre deuxième voisin de la gauche à la campagne se démarquait des autres gars du village par son sérieux. Le yéyé, le gogo et les Beatles semblaient lui avoir échappé; le cannabis, l’acide et la bière n’avaient aucune emprise sur sa volonté. Mon père qui pestait contre le look baroudeur de mes frères le citait souvent en exemple et admirait son sens de l’entrepreneurship. Propre, distingué, le corps droit, travailleur acharné, il fût le premier de son groupe à s’acheter une voiture neuve à 18 ans. Un samedi après-midi, alors que le lascar astiquait son bolide pour mieux impressionner les mères de ses soupirantes, les policiers vinrent le cueillir. Fraude, complot, papiers falsifiés. Direct en tôle!

Aujourd’hui il s’appellerait Vingt cennes Lacroix, Conrad Black, Jocelyn Dupuis de la FTQ, Bernard Madoff. Il représenterait Enron, Norbourg, ou Martha Stewart. Son slogan « Venez à moi petits épargnants » identifierait sa publicité dans les journaux. En conférence de presse, alignés comme les apôtres de la Dernière Cène autour du Christ, ses conseillers simuleraient un faux repentir, placides, engoncés dans leurs complets sombres et fardant la vérité.
La société étiquette les professions. Le complet pour les affaires, le t-shirt et les jeans pour les créateurs, le look Bobo pour les architectes et le multimédia, le sarrau blanc pour le médecin et le veston à pattes d’épaules et boutons dorés pour le commandant de bord. Chacun prend sa place et joue son rôle. L’artiste souffre d’anorexie financière et lui accorder un prêt est périlleux; les architectes transpirent le design et vivent dans un environnement grandiloquent, les philosophes, sociologues et politologues sont au-dessus du paraître et se réfugient sous une couche de vernis intellectuel, les gens de la mode, ces êtres aux egos hypertrophiés ne sont ni politisés ni connectés sur la réalité. Heureusement qu’il reste les gestionnaires, crédibles, rassurants, sans dérapage vestimentaire. Les curés de la finance inspirent confiance. Pourtant,  « C’est seulement lorsque la vague se retire que l’on découvre qui se baignait nu ». Warren Buffet.

Parler des apparences est hasardeux. Nous sommes tous pris au piège du jugement et des préjugés. Être jugé nous horripile et nous agresse. Juger les autres nous culpabilise, nous gêne, nous déçoit. Ne pas se fier aux apparences est un vœu pieux. Depuis que vous êtes dans le métro ce matin, quels types de commentaires vous ont traversé l’esprit sur les autres utilisateurs? Élogieux? Peu flatteurs? Exacerbés? Ces réflexions rehaussent-elles votre estime? Cachent-elles un peu de jalousie? N’aimerait-on pas être à la fois comptable et créatif? Artiste et crédible? Médecin et boute en train? Bobo et cabotin? Mais comment peut-on alors, prisonnier d’un look ou engagé dans un code vestimentaire, transmettre notre moi profond? « Avoir l’air de » n’est-il pas à la fois la question et la réponse?

Venez participer à une conférence interactive sur le sujet
Thème de la conférence : « Je pense que j’ai l’air de… »
Quand : mardi le 31 mars et mercredi le 1er avril de 19 H à 20 H 30.
Lieu : Les Effrontés, 980 rue Ste-Catherine ouest (coin Metcalfe), 3ième étage
Coût : 20$
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Robin des bas

Hollywood, Florida,  le 3 mars 1978.
Mon vol avec Dollorama Airways accuse un retard de plusieurs heures et nous atterrissons de nuit. En sortant de l’aérogare, rien à voir, tout se joue dans la sensation. L’odeur et la pression de l’humidité m’écrasent.  Au réveil, vite, vite, à la mer! Dos à la plage, je fixe l’horizon et me laisse caresser par la vaguette. Mon épiderme asséché de nordique crie de joie.
Je retourne sur mes pas et vlan! Mon père m’attend, appuyé sur ma chaise paquebot, entouré de ses amis et les amis de ses amis. Ils ont tous, sans exception, adhéré au look du snowbird québécois en vacance. J’hyper ventile! Ils se confondent aux nombreuses mouettes postées sur le sable, gros ventres, p’tites pattes. Le code vestimentaire est simple : bermudas montés jusqu’aux pectoraux, chaussures blanches et bas noirs ou bas blancs et sandales noires, gourmettes, chaînes de cou, bagues et montres plaquées or. Le soleil, complice, se réfléchit sur toute cette quincaillerie.

Montréal, 27 février 2009.
30 ans plus tard, notre Robin des bas des temps modernes sait-il qu’il est inutile d’attirer le regard sur ses chevilles avec des bas blancs ou mal coordonnés. Dans une lecture vestimentaire, la cheville a peu à dire. On se demande pourquoi l’homme québécois est en quête identitaire. S’il existe vraiment un lien entre la recherche du moi et le souci de l’apparence, notre mâle a évolué dans un épais brouillard. Aujourd’hui encore, il est généralement moins expérimenté que la femme dans la mathématique des proportions, l’ingénierie des styles et la subtilité du langage vestimentaire, il avance à tâtons et se manifeste timidement. Pour plusieurs, tout cela demeure aussi mystérieux que l’effet des phéromones.
Bien que novice dans la dynamique des looks, il se doute bien d’instinct qu’une lecture est faite de son apparence et souhaite, à travers ses tenues, faire vrai gars cool, ouvert aux exigences des filles, affable, protecteur et responsable. Évidemment, faire authentique, la tendance comportementale de l’heure, n’y échappe pas.
L’homme émerge aujourd’hui d’un siècle de renoncement à la coquetterie et se voit confronté lui aussi à l’impact de l’image. Le look, l’attitude corporelle et les comportements vestimentaires doivent s’intégrer aux différents volets de sa vie à la vitesse grand V, comme s’il fallait reprendre le temps perdu. L’homme révélé  doit apprendre à négocier avec le corps, la beauté, la virilité, la compétition et la pression sociale de l’âge. Faire jeune suppose être de son temps, moderne, ouvert à la nouveauté et cela est manifestement rendu visible par le support du vêtement.
Bonne nouvelle, les comportements vestimentaires, au même titre que les comportements culinaires, amoureux ou sociaux, se peaufinent avec la pratique.


Le fil conducteur

J’ai deux réveils-matin, un tactile et un sonore. À droite, Ti-Menou qui  me caresse la joue avec sa patte à gros pouce. À gauche, Jackie, la beauté canine qui  accorde son obsédante complainte à sa queue tirebouchonnée en battant la mesure tel un métronome. J’ouvre un œil et tout s’arrête. L’espoir renaît chez  les bêtes-enfants.
« Il y a espoir, peut-être, mais avant….déroulons le rebord », me murmure mon corps encore inerte.
J’entame ma routine quotidienne, machinalement. Quelques acrobaties mal chorégraphiées me servent de gymnastique, une brève colère contre l’ordi, lambin, me remémore que le temps  n’est pas une fiction. Omniprésentes, les bêtes sont au garde à vous  devant leur plat. Temps d’arrêt. Ciel! Quelle tête je fais. La barbe longue de cinq jours, manifestement mouchetée de gris, les griffes de lion, ces rides entre les yeux qui se creusent efficacement une tranchée et, en bonus, le front plaqué de rougeurs, conséquence visible de mon intolérance aux arachides. Bonjour la vie!
Mon image déformée par la rondeur du grille-pain me rappelle mon mantra matinal d’il n’y a pas si longtemps : « Esthète le jour, mais esti de lette le matin ». J’ai banni ces mots poignards  qui  aplatissent le moral et minent inutilement la confiance en soi. Je connais l’origine de mon malaise relié à mon histoire personnelle, mes empreintes familiales et les préjugés sociaux de mon adolescence. Je sais aussi que la légitimité d’être soi n’est pas gratuite et ne se fait pas sans heurts. Inconsciemment, en explorant mon style vestimentaire,  je cherchais ma place. Mais reconnaître son look ne garantit pas toujours de trouver son chemin, parlez-en au Petit Poucet.
En corrigeant mon propre regard sur moi et en m’immunisant contre l’opinion néfaste des autres, ma communication visuelle s’est clarifiée. Je reconnais maintenant que mes comportements vestimentaires me conduisent dans les mêmes excès et les mêmes modérations que mes comportements alimentaires. Ainsi donc j’habite mes vêtements avec la même conscience que j’habite mon corps, parfois intensément, par instants sans émotions ni sensations. Un vêtement seul n’existe pas. On doit lui donner vie, l’incarner, afin qu’il prenne la couleur de notre humeur et de notre personnalité. La parure, par je ne sais quel décret, a été isolée de l’ensemble de nos comportements humains et trop souvent jugée comme un phénomène dans une classe à part. Pourtant, n’y a-t-il pas un fil conducteur dans l’ensemble des sphères de notre vie et de nos comportements?
Suis-je ce que je porte? Sûrement! Je vêts bien!


Madame LeGros et monsieur Petit

Exaspérée par le froid sibérien qui la confine à la maison, Fabienne LeGros se lève de table, dénoue son tablier et comme si l’archange Gabriel venait de la piquer, invite son mari à la suivre. « Viens, Damien, on va aller faire un p’tit tour au village ». Elle en profitera pour faire ses courses et dénicher un p’tit cadeau pour sa belle-sœur qui lui a rendu un p’tit service. Petit budget oblige, elle ira au petit magasin de la rue Principale.
Damien Petit, le mari accompagnateur, ira pendant ce temps  acheter du p’tit bois d’allumage pour le foyer et retrouvera ensuite ses amis qui  sirotent un p’tit café au restaurant « Le petit Paris » en attendant leurs femmes eux aussi.
Mauvaise nouvelle, la charmante serveuse Émilie qui connaît si bien les caprices de ses clients, quitte son emploi. Elle s’est trouvé une grosse job avec un gros salaire. Elle n’est pas grosse dans ses petits souliers, parce qu’en ville, elle devra croiser le fer avec de grosses pointures.
Pendant que ses clients admirateurs essaient d’imaginer qui la remplacera, Fabienne LeGros entre en coup de vent dans le resto et s’adresse directement à son homme, négligeant de saluer le groupe. « Damien, as-tu nourri le P’tit Menou avant de partir? ». « Parle-moi pas de manger, j’ai une p’tite fringale » lui répond du tac au tac son chauffeur privé. La ruse est bonne, Damien, jeune baby boomer fringant à la testostérone bien active, veut profiter le plus possible de la présence de la belle Émilie à la chevelure couleur feu. Depuis qu’ils ont entreposé leurs motos pour l’hiver, le couple LeGros-Petit est en manque d’adrénaline et d’inspiration affective.
Mais la jeune femme a la tête ailleurs. Elle profite de sa dernière semaine de boulot pour expérimenter des looks et faire des tests de coordonnées vestimentaires devant public. Exit les jeans et les pulls déformants. Au rencart l’abondante coiffure bouclée qui nécessite temps, produits et entretien.
Elle tente une petite frange sur le front, ce qui symboliquement  traduit une certaine gêne et opte pour un maquillage moins subtil, du vernis à ongles tendance, un chemisier échancré,  une jupe fuselée décorée de sa grosse ceinture griffée et le tout bien groundé dans ses belles petites bottes Richelieu. Vendredi, pour ses adieux, elle portera sa p’tite robe noire qui la met tant en valeur et lui confère un air taquin à la Audrey Tautou. Elle en profitera pour souligner son cou sans ride de son p’tit collier de fausses perles offert comme cadeau de gratitude par Marianne sa patronne, tapie derrière le comptoir et qui réprime une grimace devant tant de changement.
Morale de cette histoire : le look des uns fait le bonheur des autres.

« Un autre p’tit café monsieur Petit ? »

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Contre mauvaise fortune, bon kit.

Contre mauvaise fortune, bon kit.

J’adore le temps des Fêtes. Non pas pour les célébrations mais pour tous ces rassemblements hétéroclites de cousins, de nouveaux conjoints, de fraîchement retraités, liftés ou séparés qui m’offrent un laboratoire de travail exceptionnel. Ce cocktail de personnages me permet de faire discrètement le point sur les comportements vestimentaires de la dernière année. Évolution de style pour certains et éclosion sans retenue de la personnalité pour d’autres. La cigarette et les beuveries déshonorantes ont quitté les réunions familiales depuis longtemps, mais  la joute vestimentaire entre les générations et les professions fait office d’opinion et n’est pas moins éloquente.
Ma tante Guirlande qui a renoncé à la coquetterie est la plus chaleureuse mais aussi la plus déphasée de la famille. Les enfants l’ont confondue au sapin de Noël et ont déposé les cadeaux à ses pieds. Avec sa queue de cheval à trois poils, son copain Ernest fait encore du millage sur un look désuet, figé dans le temps comme les neiges éternelles. Un handicapé du style.
Mélodie, l’ado, collectionne les fonds de teint et en abuse. Elle fait honneur à son village, Notre-Dame de Gloss, près de Mont Rimel. Pour la taquiner, son frère jumeau répète à qui veut l’entendre que ses produits serviront à colmater les viaducs du Québec. Pourtant, Chrysanthi, sa fuck friend, est tout aussi excessive. Elle s’est tellement blanchie les dents que son sourire phosphorescent brille comme une mouche à feu dans le salon de la cousine Poly-Esther.
Je remarque chez les plus de 40 ans un thème récurrent : « faire naturel » pour les femmes et « être décontracts » pour leurs hommes. Grâce à cette nouvelle religion du jour, les effets de l’âge sont moins manifestes.
La coutume veut qu’au jour de l’An un incident se produise. On l’espère, on le souhaite. Cette fois-ci, Chantal et François, le couple parfait qui habite Lanvin sur le Lac, est tout désigné pour alimenter les ragots. Jérémie, leur petit minet, n’est pas sorti du placard, il est sorti avec le placard. L’excès stylistique dans sa plus belle expression ! En quête d’identité, il impressionne ses cousines et exaspère ses oncles. En douze mois, il est passé du jeu de legos à celui de l’ego. Sa sœur cadette, la fée du ruban, est tétanisée. Quel contraste avec Hugues-Alexandre, l’aîné,  qui porte ses jeans depuis un mois sans les laver pour bien nous signifier son opposition au paraître ! Un autre pavé dans la marre pour ces parents impecs.
Mon coup de coeur cette année va à  Mitzrael.  Avec son habit chatoyant et son chapeau South Beach, ce Willy la Mode fétichise son corps et joue sa féminité avec une telle virilité ! Ma nièce Sandrine, qu’il escorte, est tout aussi lumineuse. Le vêtement est à leur service, il supporte leur créativité et ne fait nullement d’eux des excentriques malgré leur singularité. Ces amoureux brillent sans s’aveugler avec le reflet de leur propre lumière. Comme quoi un look bien vécu et senti, sans être un événement visuel en soi, témoigne du caractère des gens.


Un Noël de chien

La Banque des Neiges a avisé le Père Noël qu’aucun emprunt n’était disponible cette année pour la location des rennes. Décision irrévocable. Bien qu’on prévoie moins de cadeaux à distribuer pour la Saint-Nicholas, quelqu’un doit tout de même tirer le traîneau du gros barbu et sa poche de bébelles. Une crise économique suffit, évitons une crise d’enfants si possible. Les ressources pour distribuer les étrennes se font rares. Les ours polaires n’osent plus quitter le morceau de banquise qui résiste, les phoques, en répétition, sont déjà réquisitionnés par les photographes de Brigitte Bardot pour un prochain scandale et les chevreuils sont en vacances après la saison de la chasse. Le temps presse. Heureusement, il y a 1-800-CHUDANSMARDE.
Miracle! Les candidats répondent à l’appel instantanément. Adèle, Jackie, Lolie, Roméo, Léo et Louis arrivent en renfort. Ces chiens, tous membres de la même meute du Plateau, cherchaient justement un défi extrême pour se déshumaniser. Pour ouvrir la marche, Roméo, le prince du Zénith, un Grand Pyrénées, est assorti à Lolie la Jack Russell. Le robuste inoffensif et la petite nerveuse qui ne voit pas le danger. Adèle une Griffon Korthal aux grands yeux tristes et manipulateurs, est coiffée à la Diane Dufresne et grogne contre les journalistes venus couvrir la grande épopée. Elle sera au centre du groupe côte à côte avec Jackie, sa meilleure amie. Miss Jackie, une Airedale terrier, la Véro de la colonie canine, est définitivement la plus racée du groupe, la plus mordante. Elle s’imprègne des émotions du moment, souriant aux gentils et montrant les crocs aux personnalités sombres. Derrière elle, Louis, un braque de Weimar et non Louis Morissette, qu’elle excite au plus haut point, est tellement stimulé par ses effluves qu’à lui seul il tire la moitié de la charge. Dieu merci parce que Léo, un Poodle botoxé, avec qui il est jumelé, cherche plutôt les Kodaks au lieu de regarder où il va. Il ne faut pas perdre le nord. La caravane se met en branle et c’est un départ orchestré pour cette fabuleuse chevauchée. Devant une foule galvanisée, les oreilles au vent et la langue pendante, nos amis se lancent vers le ciel malgré un temps qui se chagrine.
Mais le chagrin se lit aussi sur les joues zébrées de larmes des propriétaires qui voient s’envoler leurs petites bêtes. Sur qui pourront-ils maintenant transférer leurs angoisses souterraines, leurs inquiétudes et leur palmarès d’incertitudes? Devront-ils apprendre à communiquer avec d’autres humains, livrer leurs émotions et se coller les uns aux autres ? Quel cauchemar !
Pendant ce temps, les toutous, telles des outardes, survolent la belle province et décompressent de ne plus entendre parler des déboires vestimentaires de leurs maîtres. Maîtres de quoi, se demandent-ils au fond d’eux-mêmes? Il n’y a que l’humain qui critique tous les jours le corps que la nature lui a donné et qui s’oblige à changer sans cesse de parure. C’est à se demander qui de l’homme ou l’animal vit en laisse.