Mode d’emploi

Déboulonner les préjugés entourant la mode n’est pas chose simple. Comment peut-il en être autrement? D’une part on glorifie le design et glamourise le fashion, d’autre part, aucun code d’éthique n’encadre la plupart des métiers satellite. Se croisent donc dans la même ville une maquilleuse, artiste du pinceau qui sait donner à un regard toute l’intensité d’un individu et une poudreuse qui n’a pour job que de camoufler avec son plumeau la brillance d’un visage. Des agences de mannequins côtoient des agences de pitounes, des kodak kids sans imagination se qualifient de photographes alors que des pros pratiquent l’art de la photo et nous offrent des chefs d’œuvre. Des maisons d’enseignement prodiguent la connaissance dans les règles de l’art, certains collèges, plus mercantiles, vendent des cours comme d’autres commerces distribuent un quelconque produit et forment des designers en série comme les petits pains d’une boulangerie.

Comme tout bon secteur économique qui investit dans des stratégies marketing, les artisans de la mode qui ont accès à ces principes de promo ont une longueur d’avance. Dans certains cas, la renommée va de pair avec les moyens. Cependant, le talent doit être au rendez-vous et un créateur de mode si populaire soit-il a comme mission de « créer » et non pas de s’agiter comme un « cheerleader » de la guenille.
Quand un représentant de la mode au vocabulaire indigent fait l’éloge d’une robe « légerte » ou d’une « belle ensemble de Nouelle » à la télé ou qu’une chroniqueuse de spectacle qui fréquente les salonnards du jet set confond élégance et quétainerie, il devient assez gênant de réclamer nos lettres de noblesse.

En quarante ans de carrière j’ai vu défiler au Québec des associations de créateurs de mode, des maisons d’enseignement spécialisées, des salons de prêt-à-porter, des concours et des galas télévisés célébrant l’industrie de la mode. Des maisons comptables de renom ont scruté  plus d’une fois la santé financière de la mode et prédit avec un dédain à peine voilé la fin éminente du milieu. Ce diagnostic  démontre bien le manque de connaissance et de compréhension de la finance à l’égard de la différence et des arts. Évidemment, au fil des ans une crise anthropologique a succédé à des crises économiques occasionnant des changements de valeurs et d’habitudes de consommation.

Mais le vêtement demeure, présent dans nos vies, nos jobs, nos rencontres. La relation au vêtement est encore un sujet orphelin au Québec et les Québécois ont l’épiderme bien mince concernant les apparences. On confond authenticité et souci de soi, fashion victim et le goût d’être à son meilleur. Pour donner un sens à nos comportements vestimentaires il faut d’abord considérer le vêtement comme un outil important à nos rapports sociaux, affectifs et professionnels et non seulement comme une fantaisie et un caprice de l’égo.
Suivre ou survivre à la mode!


Corpus Christi

« Ceci est mon corps, je vous le donne. » dit symboliquement le Christ à ses fidèles Apôtres dans la Bible. « Ceci est mon christ de corps, qu’il le reprenne » me réplique une participante inscrite à mon atelier À corps perdu. « Que de haine à l’égard de son enveloppe charnelle », me dis-je. Toutes et tous n’ont pas ce jugement  sévère à l’égard de leur corps mais les recherches sur le sujet tendent à démontrer que peu de femmes (et de moins en moins d’hommes) évaluent positivement leur physique. Le discours n’est pas récent et le phénomène abondamment documenté. Mais encore!
Collectivement ou individuellement, quels gestes poserons-nous pour ramener de la compassion à l’égard de nos corps? Y aura-t-il une fin à ce saccage? Oui, la fin du monde prévue le 21 décembre 2012 me direz-vous. Je sais, mais c’est trop loin.

À la question posée dans cet atelier : « Quelle partie de votre anatomie aimez-vous le moins? » les réponses entendues me donnent l’impression d’habiter la maison des horreurs en cette veille d’Halloween. Cou trop long (femme girafe), rotule du genou trop grosse, cuisse comme un jambon de Parme, fesse-tonneau, épaules de footballeur, nez de boxeur, main de truckeur, sans oublier les classiques : vergetures, cellulite, cheveux raides comme des rideaux de douche, bouche trop petite, lèvres trop minces, oreilles décollées….Faites votre choix.
Tenir les disgrâces du corps responsables de nos malheurs, de notre manque de confiance et de notre difficulté à se réaliser n’est-il pas une fausse raison pour détourner un malaise qui nous habite? La critique paralyse d’autant plus que l’évaluation du « body » est souvent faite à travers un prisme déformant.
Que garantissent la beauté et un corps sculpté sinon que d’être admirés et désirés. L’intelligence suscite l’admiration et la richesse symbolise la réussite. Que cherche-t-on véritablement? Quels sont nos déficits? L’amour, l’adulation, la séduction, la gloire, et quoi encore?

À ces écorchés de l’apparence physique, je suggère de miser sur leur capital. Capital-sourire, capital-empathie, capital-santé, capital-charme, leur signature humaine quoi!
Plutôt que de focaliser l’attention sur l’arbre qui cache la forêt, valorisez votre marque de commerce : votre œil inquisiteur, votre sourire complice, vos mains de déesse, vos jambes hollywoodiennes, vos lèvres soutenues, votre teint éclatant, votre voix de lectrice, votre port de tête princier. Demandez à vos amis ce qui vous distingue de la fille d’à côté.
« Un ange comme un diamant ne se fabrique pas mais se découvre. »


Conduite vestimentaire

Mon métier d’Analyste en comportements vestimentaires m’amène à observer les gens dans l’ensemble de leurs habitudes et à me pencher sur la tendance qui se dessine chez un individu. Si je compare le rapport qu’une personne entretient avec son alimentation, ses loisirs et la décoration de son habitat, il est possible de trouver le fil conducteur de ses comportements et  de l’appliquer à ses pratiques vestimentaires. L’inverse est aussi possible. Décortiquées, la relation au vêtement et la dynamique vestimentaire d’un individu nous pistent sur son rapport à la vie.
Mon travail consiste à accompagner les femmes et les hommes qui par le biais de leur relation à l’image personnelle, le corps et les looks, complètent un travail de compréhension sur eux-mêmes. Le vêtement est un outil pour s’observer, s’étudier et se révéler. Un rapport sain au vêtement ne laisse aucunement supposer un manque de critique à l’égard de la mode qui à l’instar de plusieurs domaines doit se plier aux lois du marketing pour subsister.
J’utilise dans ma pratique le jeu, le dessin, des grilles sémantiques où les mots sont à l’honneur et des exercices de symbolique. Prenons par exemple votre conduite automobile et  transposons votre comportement sur la route à vos habitudes vestimentaires.

Êtes-vous A) Un conducteur  B) Un pilote de course (même chose en vélo)?
Le pilote de course aspire à être le premier tout comme l’initiateur d’une tendance ou d’un style alors que le conducteur suit le courant dans l’ordre des choses.

Quelle est votre attitude dans la circulation dense? A) Vous suivez la file B) Vous tricotez pour vous faufiler plus rapidement par une ruelle?
A) La circulation dense représente la majorité de la population (au moins 60%). B) En utilisant les ruelles, vous sortez des sentiers connus. Appliqué à votre style, ce comportement peut témoigner de votre singularité.

Votre trajectoire est déviée vers une direction inconnue et mal indiquée de surcroît. A) C’est la panique B) Au contraire, découvrir un autre coin de la région vous enchante?
Votre réaction au changement de route non prévu peut indiquer A) Votre capacité à la nouveauté B) Votre difficulté à négocier le changement en matière de tendance et de mode.

En cherchant un espace de stationnement A) Vous vous glissez dans la première place disponible B) Vous espérez que l’emplacement parfait se présente par magie au risque de vous retrouvez dans un stationnement municipal à quatre fois le prix?
Le stationnement ressemble étrangement au shopping. A) Flairer la bonne affaire et acheter maintenant B) Hésiter en souhaitant trouver mieux ou pis encore angoisser à l’idée de ne rien trouver du tout.

Sceptiques? Vous avez raison, surtout si vous ne conduisez pas! Mon but n’est pas de convaincre les personnalités suspicieuses mais d’amener les gens à réaliser que les vêtements, les tenues et les looks s’inscrivent dans une suite logique des nos comportements.


Le look n’est pas un sandwich

Je me dirige vers Montréal en voiture, le temps est magnifique; presque personne sur la route. Le chien et le chat dorment au son du moteur dans leur cage respective, face au soleil. Il ne manque  que des ailes à mon bolide pour sentir plus de liberté. La morosité de l’été pluvieux est déjà derrière moi.  Et si j’ajoutais de la musique pour célébrer ce mois de septembre ensoleillé? Mauvaise idée! À la radio, une chanson démodée me replonge 30 ans en arrière, ravive un lointain souvenir, le cœur me serre et brutalement un sentiment de mélancolie m’habite. Une journée froide et pluvieuse de novembre n’aurait pas pire effet.

Nous sommes tous habités par des sentiments et des émotions qui surgissent selon les gens ou les circonstances qui se présentent à nous. Être prisonnier de la circulation sur un pont pendant des heures stimule notre impatience; un enfant en panique perdu dans un parc d’attraction fait  remonter à la surface notre propre abandon; une journée d’été écrasante qui bat des records d’indice d’humidité ressuscite notre envie de marcher dans la neige à -30oC et l’hiver, tout à coup, devient notre saison préférée.

Ainsi en est-il avec le vêtement. L’image corporelle est la perception que nous avons de notre corps, l’image visuelle est ce que nous offrons en lecture à nos vis-à-vis alors que l’image sensorielle, elle, correspond à nos sensations. Comment vous sentiez-vous ce matin devant la glace? Dynamique? Effacé? Combatif? Écrasé? Sensuel? Découragé de votre mine fade sans éclat?  Peu importe, vous devez traverser cette journée, vaquer à vos occupations, vous présenter au boulot, bref, composer avec cette énergie qui vous porte ou au contraire qui vous exaspère. Dans ses fonctions, le vêtement peut devenir un outil, un allié pour palier à nos manques ou mettre en évidence une sensation déjà bien installée dès le lever.

« Si notre humeur influence nos tenues, le tissu influence nos pensées. Quels qu’ils soient, les vêtements éveillent en nous des comportements qui sommeillent. Si je porte du fluide et du flou, cela va réveiller en moi la souplesse, la légèreté. Si j’enfile un vêtement sévère, c’est ma rigidité qui s’éveille alors. Le vêtement fait vivre tour à tour des parties de nous-mêmes ». Aline Dagut, École parisienne de la Gestalt.

Le corps, le senti et le visuel s’imbriquent l’un dans l’autre. Le look n’est pas un sandwich où nos sensations sont prises entre le corps et le vêtement comme une tranche de tomate entre deux portions de pain. La fusion entre l’état d’esprit et l’image qu’on désire projeter est la base de notre condition quotidienne : sévère et coincé dans son armure hier, chef de file et tête de chef aujourd’hui, sensuelle et ultra féminine demain. Quoi qu’en pensent les clercs du style et les tyrans du « il faut être à la hauteur », l’humain n’est pas un concept mais un mélange de joie, de peur, d’inquiétude, de collégialité, d’humour. Le vêtement ne fait que le révéler.


MUGUETTE

Muguette n’est pas une fillette et pourtant elle véhicule dans sa gestuelle et dans ses tenues un air de gamine, de jeune écolière. Son père, Eugène, grand admirateur du Frère Marie-Victorin et jardinier en chef du cimetière municipal donna comme prénom à ses cinq filles Fleur-Ange, Muguette, Violette, Rose et Marguerite Lafleur. À l’adolescence, les sœurs Lafleur furent un bon sujet de taquinerie de la part des garçons. « Veux-tu mon pollen? »; « Tu manques d’eau mon bouquet ». C’est ainsi que Marguerite devint Margot, Fleur-Ange modifia son nom pour celui de Marie-Ange et Violette qui épousa un anglophone opta pour Vi. Rose, la moins emmerdée du groupe par cette gymnastique linguistique des noms et des prénoms continua avec fierté de s’appeler Rose et Muguette par respect pour ses origines s’obstina à garder le sien.
Tristement, malgré son prénom particulier, Muguette conserva aussi des manies vestimentaires du passé. J’ai longtemps observé chez cette femme l’incohérence entre son âge et son apparence. Que camouflait ce look chargé de sous-entendu?

Mon travail  d’analyste en comportements vestimentaires (ACV) consiste à mettre en lumière la face cachée des tenues et non d’en faire le bilan au sens esthétique. Toute une armée de relookeurs et de stylistes se charge de cet aspect. Les goûts ne sont pas à discuter mais à expliquer. Le relookeur métamorphose et maquille une silhouette alors que le styliste met de l’avant la personnalité et l’âme d’une personne.  Le relookeur agit, le styliste interagit, d’où l’importance de l’observation des comportements humains.

Aux funérailles d’Eugène qui avait épousé en secondes noces la sœur de mon père je trouvai enfin ma réponse concernant Muguette Lafleur. Invité chez la veuve à partager le buffet après la messe, je m’amusai à regarder les  photos de famille qui tapissaient les murs. Sur tous les clichés, de l’âge de 4 ans à aujourd’hui, Muguette arborait la même coiffure, coupe enfantine où le toupet carré garde la marque du rouleau, nuque rasée, oreille dégagée et ultra volume aux tempes. Même la couleur angélique de ses cheveux est identique encore aujourd’hui. Ces éléments nous démontrent sa résistance à entrer dans le monde des adultes, la négation de quelque chose.
Loin d’être mal fagotée, cette fillette de 56 ans nous informe sur sa vision romancée de la vie avec ses robes fleuries à la Laura Ashley et son style à la Émilie Bordeleau version 2009. En revêtant l’uniforme « Je me souviens », Muguette crois afficher des valeurs plus sincères et authentiques que ses contemporains emportés par le courant de l’air du temps. Le fait-elle par condescendance pour snober la mode ou par prudence pour calmer ses angoisses face au changement?
Morale : si une hirondelle ne fait pas le printemps, du moins un styliste peu rattraper le temps.

Luc Breton rencontre individuellement ceux et celles qui veulent clarifier leur rapport au vêtement et comprendre leurs choix vestimentaires. Ces tête-à-tête  sont tout désignés avant d’entreprendre une démarche avec les stylistes et les spécialistes de l’image. Ces rencontres se veulent une réflexion sur les habitudes vestimentaires.
Voir l’onglet CONSULTATIONS PRIVÉES à www.lucbreton.com


Quête ou Quétaine

Depuis la fin des classes j’accompagne mon neveu de 16 ans dans différents tournois de soccer et nos journées se terminent presque toujours sur une terrasse. Étrangement, l’humeur de dame Nature est souvent synchronisée à celle de l’ado. Installés devant notre sempiternel club sandwich, je l’initie à l’observation des piétons et à la lecture vestimentaire des passants. Interdiction de porter de jugement sur les styles même si parfois la tentation est forte. Genre!

Les éléments à considérer : l’âge, le sexe, la morphologie, la posture, la démarche, l’attitude, le niveau de légèreté ou de sérénité de la personne et évidemment le secteur où tout cela se joue. L’interprétation d’un ado et sa gestion de toutes ces données m’intéresse au plus haut point. Genre! Notre première cible : la rue Ste-Catherine dans le Village, piétonnière pour la saison estivale.

Une famille s’est installée à la table voisine de la nôtre. Le papa et la maman d’un côté, le garçon et la fille de l’autre. Une sortie éducative pour expliquer aux enfants les mystères de la vie. La mère mène le bal et avertit sa progéniture de se retourner quand des cas suspects déambulent. Nos regards se croisent, elle m’épie. Je me suis fais prendre à mon propre jeu et je la perçois mal à l’aise de me voir avec mon jeune joueur de soccer. Suis-je le père, le mon oncle cochon, un sugar daddy, le conjoint de sa mère ou pis encore l’amant de son propre père? Son mari  qu’elle a sommé de les accompagner est catastrophé et se souhaiterait téléporté à la Cage aux sports.

Dimanche, 19 heures, deux clientèles à décrypter : les passants qui paradent et les voyeurs, attablés sous les auvents, feignant de ne pas remarquer toute cette diversité. Des hommes, majoritairement, 30% de femmes et 10% d’une espèce impossible à déterminer, ni chair, ni poisson.

Un catalogue de corps
Des corps bien carrossés et bronzés certes mais en moins grand nombre que la légende urbaine le laisse croire. Des ventres ronds, des très ronds, des plats, des têtes grises, chauves, mauves, des barbes, des barbichettes, des favoris à la Elvis, des imberbes. Des piercings et des tatous surtout. Le corps utilisé comme canevas pour véhiculer un message, une appartenance. La norme inscrite dans le corps.

Profil vestimentaire
La plupart des marcheurs portent des vêtements au goût du jour, flairant l’air du temps : chapeau funky, lunettes stylées, rien d’extravagant dans les circonstances si ce ne sont les poses que chacun se donne pour exprimer sa couleur personnelle. 30% ne sont pas lookés mais costumés. Devant nous ce couple d’hommes. Un porte un kilt noir trop ajusté et bottes de lumber jack, l’autre se pavane en pantalons jupe rouges brodés de flammes jaunes jusqu’aux cuisses. Signe d’affranchissement personnel ou débordement vestimentaire? Un autre homme, lui,  a retrouvé la perruque de Patrick Normand et s’exhibe avec ses bottillons vernis bleu poudre. Où a-t-il dégoté ses accessoires? Une quinquagénaire personnifie Janis Joplin. Elle porte son look comme une écorce. Habiterait-elle la Nouvelle Écorce? Quel personnage se cache derrière un style? Quelle personnalité peut-on reconnaître à travers un look? Quelles motivations poussent un individu à se vêtir hors contexte? Une religieuse missionnaire à la Mère Teresa va droit son chemin et traverse cette faune. Sceptiques, on se demande tous si elle joue un jeu elle aussi. Qui dit vrai? Je ne suis pas un ténor du bon goût mais soudainement j’ai le mal de mode sur les flots du paraître.

Que nous soyons en quête d’identité vestimentaire ou quétaine avec un grand Q, « Le style, cela n’a de sens que si c’est le vôtre. » Versace


L’empreinte paternelle

Rénovation oblige, me voilà juché sur le toit  de la maison, un pied sur l’échelle et un genou sur la tôle noire brûlante. Je cuits à petit feu et combats mon vertige en m’équilibrant avec quelques jurons. Le téléphone sonne, je redescends à la hâte. C’est mon père qui cherche un accompagnateur pour un autre rendez-vous à l’hôpital. Encore des examens, des piqûres, des prises de sang et mon chantier qui reste en plan.

Depuis quelques mois, visiter les salles d’attente et les différents départements des établissements de santé est devenu une seconde nature. C’est la même routine partout : s’asseoir, attendre, « ça ne sera pas tellement long… » Je réussis à trouver une chaise confortable afin que mon père puisse y déposer ses 85 livres et y installer le coussin qu’il traîne partout pour protéger son fessier osseux. La notion de vieillesse prend tout d’un coup son sens. Je me projette dans ce corps malade, maigre, qui résiste et qui se bat pour profiter d’une journée, une semaine, un mois de sursis mais certes pas une autre année. Coupable de vieillesse.

L’image est claire, je m’imagine vieillard. Déjà, par mimétisme  je reproduis la même posture que mon paternel, le dos écrasé sur les reins, légèrement courbé vers l’avant. Mêmes expressions du visage, le sourcil épais, les joues et le nez traversés de vaisseaux, fruit de la génétique. Tels deux adolescents collés sur le même banc dans un autobus scolaire, nous sommes assis côte à côte, sans un mot. On sait de quoi demain sera fait, inutile de faire semblant.

Trop faible pour enfiler seul la belle jaquette requise pour les examens, je l’assiste comme je le faisais avec les figurants lors des tournages en cinéma. La tunique de l’hôpital, faute de formes et de masse corporelle sur lesquelles s’appuyer ne trouve pas prise, glisse et échoue au sol. Devant moi, nu, mon père cadavérique, frissonnant, qui réclame son peigne pour replacer son abondante chevelure. Coquet va! De sa main aux veines esquintées, il dompte la mèche rebelle. Tout un flash ! La tête de Serge Chapleau transposée sur le corps de Gilles Latulippe dans sa plus simple tenue.

Pour son esthétisme vestimentaire il priorise le sacré saint confort, mais toute sa fierté repose dans sa chevelure généreuse, sans éclaircie, et ses mains auxquelles il accorde un grand soin. En plus du coussin repose fesses, deux outils l’accompagnent partout, son peigne noir, format poche et sa lime à ongles.

Avait-il compris par intuition que derrière le bureau où trône un patron, les éléments clefs qui s’offrent en lecture aux interlocuteurs sont le visage et les mains? Dans la main droite, une bague ensemencée de diamants, et dans la gauche, son alliance.

Je porte aujourd’hui dans la main droite son alliance qu’il m’a offerte deux semaines avant de me quitter et sa bague diamantée dans la gauche. En inversant les mains, je perpétue ma vieille habitude de le contredire.

Je conserve cependant son sens de l’humour et son goût du détail, les boutons de manchettes, l’épingle à cravate, les mouchoirs de coton. Une tenue simple, bien gérée, efficace et non ostentatoire. Il me complimentait surtout pour mes choix de chaussures et le soin que je leur prodiguais. N’est-ce pas par le soulier qu’on reconnaît les valeurs morales d’un homme?

Les pères ont-ils joué un rôle dans notre conduite vestimentaire et ont-ils participé à l’élaboration de la signature de notre style? J’en ai longtemps douté, à tort. Il y a 30 ans le monde de la beauté, du souci de soi et de l’image corporelle était une prérogative féminine, ce terrain de jeu intéressait peu d’hommes. L’honneur et la dignité caractérisaient mieux les pères de cette époque.

Quel garçon n’a pas observé le rituel du rasage de son père le matin, l’odeur de la lotion « after shave », l’endroit où il déposait sa montre et son portefeuille en cuir en revenant du travail, sa technique pour nouer sa cravate ? Peu doués pour la communication orale, nos pères étaient les précurseurs du langage non verbal : fierté, politesse, courtoisie,  la tête haute et le corps droit.


Le bâton de pèlerin

Combien d’initiations doit-on traverser pour gagner la sérénité ?  La crise d’adolescence, l’attaque de la quarantaine, le démon du midi et que dire de toutes ces mises en garde sur les phases critiques d’un couple ?  Deux, sept et vingt ans seraient les étapes charnières voire critiques pour une relation.  J’attends toujours, mon couple flotte sur un nuage.
Pire que la crise qui est l’aboutissement d’un état d’être, il y a le doute qui n’en est que le commencement.  Tel un virus qui sabote un ordinateur, le vacillement bloque la créativité et procure une vague impression d’amnésie. Houston ne répond plus, la batterie, à plat! Aucun symptôme de burn out, ni de dépression, simplement le vide.  Comme les rhumatismes, le doute est un mal subtil.  Atteindre le centre du malaise s’avère difficile.
Qui n’a jamais expérimenté ces périodes de coma où on a l’impression de dégager autant d’énergie qu’une veilleuse de chambre d’enfant.   La stimulation! L’excitation! Voilà le remède. J’aime lire les opinions de Foglia, Nathalie Petrowsky, Denise Bombardier et la plume de Cassivi.  J’admire Marie Carmen pour sa résilience, Véronique Cloutier pour sa dignité, Sheila Fraser pour sa troublante honnêteté.  Je vibre à l’intensité d’Éric Lapointe et à l’humour acéré de Jean-François Mercier. J’envie le sang-froid de Guy-A Lepage. Le contrôle émotif de Sophie Thibault me rend jaloux. Simulacre? Apparence? Quelle importance ?
Évitons de confondre le jeu des apparences à l’emprise des apparences. Faire semblant d’être en forme pour rencontrer un client et répondre à ses attentes fait-il d’un employé un être faux et artificiel ?  Se redonner confiance en revêtant une tenue qui nous dynamise est-il de la frime ?  Pourquoi le vêtement ne serait-il pas notre bâton de pèlerin ?  S’appuyer sur une tringle ou être tiré à quatre épingles, n’est-ce pas le même désir d’être supporté, accompagné ?  Être à son meilleur s’entend, se lit et se voit.
Dans un monde idéal, nous quittons la maison pour le bureau gorgé de vigueur, en habitant notre corps et notre costume en toute conscience de nos faits et gestes.  Dans un monde réel, en mode pilote automatique, nous optons dans la penderie pour un kit qui a fait ses preuves.  La tenue qui nous attirera regards et compliments et qui camouflera momentanément notre période de doute.  « La tempête est bonne quand l’abri est sûr ». Giono
Annie est-elle dans le paraître parce qu’elle teint ses cheveux gris? Donald manque-t-il de sincérité avec ses dents blanchies? La correction au laser de la myopie de Josée va-t-elle à l’encontre du « faire naturel » ?  Les ayatollahs de l’être et les juges du paraître oublient-ils l’aspect réconfortant et soignant du vêtement ?  Font-ils la différence entre plaisir, souci de soi et dépendance ?
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. » dit l’adage.
« Ce qui me va bien se porte clairement et le style pour le dire se voit aisément. » rajoute l’analyste du comportement vestimentaire.


TOTEM

De Rouyn-Noranda, de l’île d’Orléans, de Dudswell, du Guatémala et de Magog, nous affluons, fébriles, impatients de renouer avec la gang. Le géant, la ronde, le colibri, le créatif, l’effacée et le beau gosse sont les personnages de mon cirque personnel, de mon cercle d’amis. Notre rencontre biennale se tient cette année à Key West.
« Comme si c’était hier! », « Tu n’as pas changé! », « Toujours aussi élégant! », « Hé, mémée, comment on se sent grand-mère? ». Pendant presque 30 ans, les contacts se sont faits rares. Les enfants, la carrière à l’étranger, un parent malade, un changement de carrière. Les ingrédients de la vie, quoi!
Aujourd’hui, c’est l’amour-amitié à l’état pur. Le transfert de sensations s’opère naturellement, sans mots inutiles et les détails, superflus. Lors de nos promenades quotidiennes sur la plage, j’observe le clan et m’amuse à le prendre en photos. Je construis des montages en y ajoutant des phylactères et présente au souper mon interprétation de la journée. Colibri, qui jouit d’un corps sculpté, collectionne les maillots de bain et ses choix vestimentaires lui font honneur. Grand-mère depuis peu, elle cherche le plus beau des coquillages possible pour son petit-fils. Mimi, la ronde, symbolise la sensualité. Féminine et élégante, elle ne se sépare jamais de ses bijoux massifs et excentriques,  ni de son sourire contagieux d’ailleurs. Un look d’enfer… Quelle beauté! Le géant au visage poupin, son amoureux, est pendu à ses lèvres (et à sa poitrine, soyons honnêtes!). Il voyage léger, ne croit pas à l’efficacité des crèmes solaires, fume le cigare et nous fait partager ses choix musicaux partout où nous allons. L’incarnation du beach boy sexygénaire.
Marie-Thérèse, elle, vit dans l’ombre. L’ombre de son patron, de sa mère et même de son look. Cultivée, rieuse, elle laisse entièrement la place aux autres, a horreur d’être aux premières loges. Son corps, sous l’effet de si peu d’amour de soi, s’est modulé à ses pensées et penche vers l’avant. Tout le contraire du beau gosse, bel être de commerce agréable, qui prépare la bouffe, décore la table et s’assure que le vin coule à flot. Il prend bien soin de concocter des apéros non alcoolisés aux abstinents. Cool! Avec sa tête sel et poivre implantée sur un corps juvénile et sa taille de guêpe bridée par un paréo à la limite de la décence, les filles s’énervent. Grâce à sa face basanée qui encadre des yeux noirs pétrole, on le dirait mexicain ou arménien et pourtant, il est de Rouyn.

Toute cette mayonnaise prend grâce au talent d’amuseur et de rassembleur du créatif. L’angoisse est la dîme de ses choix de carrière. Pour oublier, le temps des vacances, que la relève qu’il a lui-même formée l’a poussé dans les câbles du ring, il s’amuse à décorer les membres de la tribu. Chapeaux, turbans, bijoux, saris, maquillage et séance de photos. Aucune retenue. Place à la parure et à la thérapie par le déguisement. Mettre en lumière nos personnages de ti-culs et nos héros refoulés. Au diable le profilage vestimentaire, l’âge, la morphologie, le code social.
Comment peut-on, au quotidien, dans notre vie personnelle, professionnelle, sociale et affective, exposer avec le support du vêtement la partie vivante de notre être?
Je vous invite à me partager vos expériences vestimentaires, votre démarche, vos défis, vos rêves et comment aujourd’hui, dans ce monde d’image parfaite, vous conciliez apparence et sérénité.
Laissez-moi vos commentaires sur mon site à la suite de cet article www.lucbreton.com ou écrivez-moi à  [email protected]


Maman, qu’est-ce qu’on mange?

Le frigo déborde, le congélateur craque sous la charge des plats « dépanneurs » et le garde-manger est à pleine capacité. Pourtant, le même cri retentit immanquablement du living à 18 heures : « Maman, qu’est-ce qu’on mange? » Ce sont les deux ados de ma sœur, mes velcros chéris qui s’inquiètent du menu. Concentrés sur la planification d’une fête de famille, l’idée de gérer un repas pour cinq nous a échappé, ma sœur et moi. Hum! Voyons voir!
L’humain entretient avec le garde-manger et la garde-robe des rapports très semblables. Pour certains, ils représentent la survie, pour d’autres il s’agit d’un un passage obligé alors que les hédonistes, les sensuels et les épicuriens y voient une façon de s’éclater.
La soupe au chou de ma sœur est mon comfort food. Ma chemise feutrée à capuchon de François Joncas, créateur québécois des années ’90, est mon vêtement fétiche. Les deux me procurent la même sensation de bien-être.
Certaines personnes ne trouvent rien à bouffer dans leur garde-manger; d’autres peuvent cuisiner un repas complet à partir d’une boîte de pois. Certains préparent toujours les mêmes recettes; d’autres innovent selon l’humeur et l’inspiration du jour.
Des gens, par je ne sais quel aveuglement, ne voient que du vide dans leur penderie; d’autres créent des looks avec du fil blanc. Certains frustrent de ne jamais rien trouver qui leur convienne dans les magasins, d’autres glanent avec aisance, de véritables têtes chercheuses.
La notion de lecture  vestimentaire est un concept à peine développé au Québec et l’éducation vestimentaire n’a pas encore gagné ses lettres de noblesse. Il ne faut donc pas s’étonner de l’inconfort ressenti par plusieurs dans l’expérimentation d’un nouveau style.
Voici un truc. Formulez une phrase contenant votre look, votre attitude et enfin le message que vous souhaitez véhiculer. Par exemple, Luce est une professionnelle (look), avec un angle décontracté (attitude) et se veut crédible (message). Marie-Ange est BCBG (look), soignée (attitude) et créatrice (message). Simon est bo-bio (look), convivial (attitude) et pratique (message).
Il ne faut donc pas confondre le look avec l’attitude ou le personnage joué et bien identifier si le message concorde avec le tout. Faire « naturel », être « bien dans sa peau », être « en lien avec ses valeurs », ne sont pas des looks mais bel et bien des ondes qu’on aimerait dégager. Faire « austère », « sobre », « rigide » fait partie des messages transportés par notre apparence. Aussi, évitez de confondre « Je pense que j’ai l’air de… » à « J’ai peur d’avoir l’air de… »